Le GM 35 en Indochine (1953-1955) – Partie 2


 

Les préparatifs de l’opération “Castor”

Le 19 novembre à 18 heures, dix jours après son débarquement à Haïphong, le GM 35 est mis en alerte, le secret est total. Cependant, les consignes reçues quelques jours auparavant de s’équiper chaudement semblaient indiquer qu’on allait se battre au Nord-Tonkin… Evidemment, dans ces cas, l’intendance n’avait pas suivi. C’est encore au système « D » que l’artilleur parachutiste va recourir. Il se procure des effets chauds plus ou moins réglementaires…

Pendant ces dix jours d’installation, les ordres arrivent par rafales : deux jours de vivres sur l’homme, chemise de laine et chandail (ça va donc se passer en pays froid !), quatre unités de feu (au lieu de 2 traditionnellement) et un maximum de grenades dans la musette TAP, 2 batteries et un élément de BCS doivent se préparer. Les canons de 75 SR sont livrés à la CRA (compagnie de ravitaillement par air) pour être conditionnés en vue du largage. Il n’y a pas de doute : pour tous, il s’agit bien d’une OAP.

En effet, dans le but de couper à la division 316 Viet la route de Luang Prabang capitale du Laos, d’occuper la cuvette de Dien Bien Phu, de remettre son terrain d’aviation en état, et d’y implanter les moyens nécessaires à son contrôle, une OAP dont le nom deviendra célèbre, « Castor », est décidée sur Dien Bien Phu. Le 2 novembre, le général Cogny, commandant les FTNV (forces terrestres du nord Vietnam) est à la tête de l’opération. Il monte son opération les 11 et 12 novembre avec le chef des parachutistes, le général Gilles, et les officiers de l’armée de l’air. Il faut faire de Dien Bien Phu « un point d’amarrage des opérations de maquis ».

Mais, le général Navarre, dès le 14 novembre, y prévoit l’établissement d’une base aéroterrestre en vue d’établir une liaison avec les forces françaises du nord Laos et d’appuyer l’évacuation envisagée du camp retranché de Laïchau. On condamne ainsi les TAP à l’immobilité, eux dont la nature est le mouvement !

La date de l’OAP est fixée au 20 novembre, avec report quotidien, en cas de mauvaise météorologie, jusqu’au 24. Le lieutenant-colonel Ducournau, futur commandant de la 25e DAP en Algérie, met sur pied, avec les parachutistes et les aviateurs, sous les ordres du Général Gilles, l’opération dans les moindres détails. Le plan est simple : saisie de Dien Bien Phu par 3 bataillons largués en 2 vagues dès le 1er jour, puis renforcement jusqu’à J+3 pour atteindre un volume de 2 GAP, soit 6 bataillons, plus le GM 35. Le commandant d’OAP est un aviateur : le général Dechaux, du GATAC Nord ; le commandant des TAP, le Général Gilles ; le commandant du groupement de transport, le colonel Nocot du sous-GMMTA Indochine.

Les dossiers de zones de saut sont établis. Les bataillons paras sont retirés des opérations en cours ou sont mis en alerte. Les avions se regroupent à Hanoï, le parc se monte à 10 C 119 et 69 «Dakota». 69 Dakota opérationnels pour « Castor », c’est un tour de force !

Le Douglas C47, le taxi des TAP, peut transporter 25 paras équipés, 3 tonnes à 1000 km, une jeep avec sa remorque ou une jeep avec un 75 S.R. Il vole à 270 km/h jusqu’à 7000 mètres et atterrit sur une piste de 1100 mètres. C’est pour l’époque un bon avion de transport.

L’ennemi de Dien Bien Phu est à la mesure de nos forces. Il ne comprend qu’un bataillon, le 910, à l’instruction, et le PC du régiment 148. Deux autres bataillons sont implantés aux frontières à deux jours de marche. Quant à la division 316, elle n’est qu’à Son-La, à 100 km de là.

Le GM 35, lui, continue à s’équiper et les officiers n’ont même pas le temps de se révolter contre la médiocrité du seul document topographique qui leur est donné. Il est vrai que, fort heureusement, peu d’entre eux ont su que, quelques mois après, le capitaine Le Gall avait appris, par un lieutenant du service géographique, qu’il existait à Dalat, dans un service bien caché, un plan directeur de Dien Bien Phu, région utilisée autrefois pour l’instruction des cadres de réserve. Les tableaux d’effectifs sont calés pour les deux batteries à deux DLO, une section de commandement, deux sections de tir de deux pièces de 75 à 10 hommes chacune et une section de protection à 2 groupes de combat.

Parachutage du GAP 1 (Groupement Aéroporté 1) sur Diên Biên Phu lors de l’opération « Castor » le 20 novembre 1953. Photo de Daniel Camus. Source : ECPAD.

Le GM 35 saute dur Dien Bien Phu

Le 20 novembre à 4 heures, l’avion PC décolle de Hanoï vers Dien Bien Phu. Les généraux Gilles, Dechaux et Bodet, l’adjoint de Navarre, sont à bord et doivent prendre la décision du déclenchement de l’OAP. À 06h30, le brouillard ne se dissipe toujours pas. Mais, tout à coup, le soleil apparaît, la brume se lève. À 06h52, Bodet regarde sa montre. Il prend la décision : « Transmettez le signal conventionnel, nous exécutons l’opération Castor ».

La 1ère vague des 2 bataillons (le 2/1er RCP du commandant Bréchignac et le 6e BPC du commandant Bigeard) sont en attente sur les aéroports de Bach Mai et Gia Lam depuis 4 heures du matin. Elle comprend des éléments du GM 35 qui auront l’honneur de sauter en tête :

  • Le commandant du groupe, le chef d’escadron Millot, avec une petite équipe composée du lieutenant Henrion, d’un sous-officier et de 3 hommes. Il est chargé de conseiller le colonel Fourcade commandant le GAP/1 ;
  • 1 DLO par bataillon. Le lieutenant Juteau, le maréchal des logis-chef Dartois, le brigadier Hun, 2 hommes de la B2 avec Bréchignac ; le Lieutenant Leduc, l’’adjudant-chef Barreau, le brigadier Cartier, 3 hommes de la B1 avec Bigeard ;
  • Les reconnaissances des 2 batteries qui doivent être larguées aux ordres du capitaine Le Gall (DAR, détachement avancé de reconnaissance) avec le lieutenant Huart de la B1 et le sous-lieutenant Paugam de la B2.

Ces officiers de reconnaissance (OR) sont en réalité les officiers de tir des batteries. Ils sont accompagnés chacun d’un sous-officier et de 3 hommes. Tous doivent sauter sur la zone de saut Simone, au sud, sauf le DLO Leduc qui embarque avec Bigeard et qui doit sauter au nord sur « Natacha ».

Il est 6 heures. Au moment où le capitaine Le Gall se dirige vers son avion, une jeep arrive et son chef de bord lui donne 5 kg de photos aériennes à répartir. C’est trop tard ! Le capitaine le Gall enfourne ces documents dans sa veste de saut et grimpe dans l’avion.

Les paras embarquent. Ils ont peine à monter dans les avions tant leurs charges sont lourdes. À 07h45, les avions roulent sur la piste, les derniers ordres sont donnés dans le fracas des hélices. Chacun sait que, 2 heures après environ, il sautera dans le vide, ce qu’il sait faire, mais aussi dans l’inconnu au milieu de l’ennemi, ce qui est une première pour ceux du GM 35.

À 10h30, les 33 dakotas du commandant Fourcaut « chef JAUNE » arrivent par le Nord. Ils doivent larguer le bataillon Bigeard (6e BCP) et le DLO du lieutenant Leduc sur « Natacha », la zone de saut (ZS) 759, la plus au nord, couverte de rizières et de broussailles, traversée par un arroyo. Les Viets, vêtus de noir, les attendent et tirent sur les paras sous voile. Le médecin capitaine Raymond y laissera la vie… Au sud, les 32 Dakota du Commandant Martinez « chef ROUGE » ont plus de mal à reconnaître le terrain étudié à partir de photos aériennes. Ils doivent larguer sur la zone de saut « Simone », de 1500 x 500m, couverte de rizières et comportant des obstacles : une digue, des arbres et deux arroyos.

Dans l’avion du colonel Fourcade, les artilleurs parachutistes se préparent à sauter. Altitude de largage : 200 m ! C’est enfin le « VERT » ! On pousse dehors les gaines radio du PC de l’opération, puis le colonel Fourcade saute avec son équipe, enfin les artilleurs arrivent : le chef d’escadron Millot, le lieutenant Henrion et son équipe, les 4 gaines des postes radio SCR 609. C’est au tour du capitaine Le Gall. Hélas ! le rouge s’allume.

Le pilote réalise qu’il a dépassé la zone de saut de plus de 2 km ! En effet la mise en place des gaines a pris beaucoup de temps. Tant pis ! Le capitaine Le Gall s’élance dans le vide, il ne sent pas que le largueur a essayé de le retenir, il veut être à la pointe du combat. Le lieutenant Huart, voyant son chef partir, bouscule le largueur et saute à son tour.

Dans l’air c’est le silence. Au Sud, il n’y a pas de comité d’accueil, mais on le saura après… Le capitaine Le Gall scrute le sol, il voit sur sa gauche un village de paillotes qui ne lui inspire pas confiance, derrière lui se trouve une rivière de 20 mètres de large, et au-delà un troupeau de buffles dont la réputation est très mauvaise parmi nos hommes : ils ne foncent que sur les blancs, par l’odeur alléchés, sans doute…

Contact avec le sol. Il abandonne son pépin sur le terrain comme prévu. C’est toujours le silence. Pas de fumigène jaune qui devait être le signe de regroupement ! Cette solitude est écrasante au combat, on a envie de retrouver un camarade, à deux on se sent déjà plus fort… Soudain un bruit, c’est le lieutenant Huart qui arrive, cela va mieux… Mais pourquoi les autres n’ont-ils pas sauté ?

L’opération a-t-elle été annulée ? Peu à peu les bruits de la bataille entre les Viets et le bataillon Bigeard, au Nord, se font entendre. Le Capitaine Le Gall, largué à plus de 3 km au Nord de Simone, se trouve en fait de l’autre côté de la rivière à l’ouest, et plus près de « Natacha » et du bataillon Bigeard que de « Simone »… Que faire ? Huart lui dit qu’il a vu des hommes, de l’autre côté de la rivière, plus au sud. Ce doit être ceux du 2/1er RCP qui ont sauté sur « Simone » avec le chef d’escadron Millot. Il faut les rejoindre. Le capitaine Le Gall qui avait repéré en l’air un ponceau décide de l’emprunter. Huart l’en dissuade, il a vu des Viets s’y installer. Ils choisissent alors de traverser la rivière en un endroit qui leur semble peu profond.

L’eau ne monte pas au-dessus de la ceinture, heureusement pour l’armement, le sac et… les photos ! Tout à coup 2 hommes surgissent, ce sont 2 Thaïs à la mine affable. Ils se rallient immédiatement. L’un âgé d’une quarantaine d’années, ancien boy du commandant de l’ex-citadelle de Dien Bien Phu, l’autre âgé de 15 ans environ, fils d’un cuisinier de ce même commandant ; tous deux serviront de porteurs et continueront de servir au GM 35 quelques temps…

Enfin le regroupement va se faire. Le pilote a su désobéir intelligemment. Ayant réalisé qu’il n’avait pu larguer tout son personnel, il décide de faire un deuxième passage, malgré les ordres, et de quitter la formation. Les lieutenants Paugam et Juteau font donc partie, eux aussi, de la 1ère vague. Le capitaine Le Gall peut enfin serrer la main de son chef, le chef d’escadron Millot, et chacun va s’efforcer de récupérer sa gaine, opération difficile dans une végétation où le camouflage de nos parachutes était tellement efficace ! Malgré tout, 3 des 4 gaines peuvent être retrouvées le jour même : lors d’une OAP, il faut toujours prévoir des pertes en hommes et en matériels…

En fin de matinée, jonction est faite avec le bataillon Bréchignac au moment où sa dernière section allait quitter la zone de saut. Le lendemain le 1er RCP récupérait la 4e gaine : effectifs et matériels complets, mon commandant !

Au nord, la bataille fait rage. Les Viets du régiment 148, couverts par la compagnie 910 qui se sacrifie, ont le temps de décrocher. Ils perdent beaucoup d’hommes mais sauvent leur PC (au cri de « sauvons les élites ») et leurs archives qui contenaient toute l’implantation Viet de la Haute Région du Laos à la frontière de Chine.

Leduc, lui, avec la section de mortiers du 6e BPC, n’attend pas les pièces du GM 35, pour établir un plan de feux. Un de ses hommes, l’artilleur parachutiste NGUYEN-VAN-THAI tombe mortellement blessé après une belle action sur un groupe rebelle. Ce sera le premier mort au champ d’honneur du GM 35. Le Lieutenant Leduc recevra la croix de guerre des TOE avec palme, 8 jours après, pour ses exploits.

À 12h15, les premiers B 26 font leur apparition. Ils n’avaient pu intervenir avant, tant la situation au sol était confuse ! L’offensive sur le village reprend avec plus de vigueur.

On se bat encore, lorsqu’à 15 heures arrivent les 41 avions de la 2e vague. Le reste du GM 35 — le PC et les 1ère et 2e Batteries — va être largué sur la ZS « Natacha » avec le 1er BPC du commandant Souquet. Les reconnaissances ont fait leur travail et les panneaux ont été mis en place un quart d’heure seulement avant le largage de matériels.

Les 9 Dakota (7 de personnels, 2 de matériels) sans compter ceux réservés aux munitions surgissent. D’abord, c’est le stick du capitaine Castaignet qui est largué avec le PCT et les transmissions : 21 hommes et 2 gaines. Puis ce sera le tour des 1ère et 2e Batteries, chacune à 2 sections de tir de 2 pièces, une section de commandement, et une section de protection, soit environ 75 hommes. Un chef de pièce qui avait oublié de confier sa culasse lors du conditionnement saute avec celle-ci, il arrivera le premier au sol, sans casse ni pour lui ni pour la culasse; une chance ! Les 8 canons de 75 SR touchent le sol avec 40 coups par pièce. Dès l’arrivée, il faut appuyer le II/1 RCP (DLO lieutenant Juteau) qui se bat au nord-est du village, tout en récupérant les matériels. Tout doit être déplacé à dos d’homme, le canon qui pèse 80 kg démontable en 2 fardeaux, les munitions qui pèsent 12 kg chacune…

En fin d’après-midi, les combats se calment. Chacun panse ses plaies. Les Viets ont perdu 115 des leurs et 40 armes. 15 paras sont tombés (12 au 6e BCP, 2 sapeurs, 1 au GM 35), 47 sont blessés dont 13 lors de l’atterrissage au sol…

Franchissement de la rivière Nam Youm et transport d’un canon de 75 mm par deux membres du groupe de marche du 35e régiment d’artillerie légère parachutiste (RALP) et des partisans thaïs lors de l’opération Castor. Date : 20-22 novembre 1953. Lieu : Diên Biên Phu, Tonkin, Indochine. Photographe : Daniel Camus. Crédit : ECPAD.

La nuit tombe, il fait froid ; moins de 5°, il n’est pas question de faire du feu pour ne pas être repéré, les hommes s’enterrent et essaient de se réchauffer comme ils le peuvent, les artilleurs veillent toujours… Ils sont fiers d’avoir sauté le 1er jour et de constituer une véritable artillerie d’assaut.

Le lendemain, 21 novembre, on change de position et on tente de s’organiser au sol dans le bruit assourdissant des avions. Pendant plusieurs jours ce sera un ballet incessant d’avions qui larguent matériels et approvisionnements : 100 tonnes par jour ! Tout tombe du ciel, parfois en chute libre comme ce bouteur (bulldozer) du génie ou ce colis de riz qui tuera malencontreusement un Vietnamien du 8e BPC. Tout arrive avec ou sans parachute : vivres, munitions, barbelés, pelles, pioches, etc. Les artilleurs doivent récupérer leurs munitions : 4 200 coups en 4 jours (400 le 20, 1 000 le 21, 1 400 le 22, 1 200 le 23, 200 le 24 : soit 5 unités de feu), soit 50 tonnes à transporter à dos d’hommes ou de femmes, car les Thaïs et leurs épouses aident, avec leur sourire coutumier, à cette noria entre les zones de saut et la position de groupe.

Largage d’un bulldozer sur Diên Biên Phu lors de l’opération Castor. Date : 20 novembre-4 décembre 1953. Photographe : Henri Mauchamp. Source : ECPAD.

D’ailleurs ces positions évolueront, compliquant ainsi cette manœuvre. La 1ère position, sur le terrain de sport de la citadelle devra être abandonnée dès le 21 pour une position située à l’ouest de la Nam Youm en limite Sud du terrain d’aviation et de « Natacha ». Puis il faudra déplacer la 2e de 500 mètres le 22. Bref, il faudra de gros bras et un grand sens de l’équilibre car le franchissement de la Nam Youm sur un pont de singe est toujours un exercice périlleux.

Entre-temps, le 21 novembre, le GAP/2 du colonel Langlais est largué avec le 1er BEP, le 8e BPC et, le général Gilles commandant les 2 GAP. Ce même jour le chef d’escadron Millot a été nommé adjoint feux du camp retranché et chargé de coordonner les feux aériens et terrestres. Le capitaine Castaignet prend le commandement du groupe et de la 1ère Compagnie Etrangère Parachutiste de mortiers lourds (1ère CEPML) à 8 mortiers de 120 mm, commandée par le lieutenant Molinier, ancien du 35e RALP, qui avait été larguée avec le GAP 2. Le lendemain, le 5e BPVN touchera le sol. 4500 paras occupent la plaine.

Chacun met la main à la pelle ou à la pioche. Il faut préparer la plate-forme aérienne qui doit relier Dien Bien Phu à l’arrière. Le 25, c’est chose faite, le 1er Dakota se pose sur la piste à 11h45. Les hommes, qui n’ont guère dormi pendant ces 5 jours, ont besoin de repos… Pourtant on tire, surtout la nuit, car l’aviation n’intervient avec ses feux que de jour ; l’artillerie doit assurer la permanence !

Les aviateurs eux, continuent leur ronde infernale, et l’opération Pollux pour l’évacuation de Laï-Chau, peut
être entreprise.

CASTOR a réussi, merci les paras !…

Extrait d’une longue lettre à sa mère, du 2e canonnier Riquet, après son 1er saut sur DBP.
Il périra malheureusement en captivité, après son 2e saut, avec les renforts du GM 35.

Ma chère petite mère,
« …en ce moment, je suis en opérations sur un piton, dans le pays Thaï. Le pays s’appelle Dien Bien Phu, mais tu dois certainement le savoir, car c’est la plus grande opération qui existe à l’heure actuelle… J’ai sauté « au poil » en Dakota… Le bataillon qui a sauté avant nous a eu beaucoup de pertes, il se faisait tirer dessus en l’air. Quand il arrivait au sol, ils les mitraillaient et les hommes n’avaient pas le temps de se dégrafer… Enfin, je me porte toujours bien. En attendant que les viets nous attaquent, on se fait bronzer au soleil ».
«…Pour la question argent, pour le moment on a encore rien touché, mais en rentrant d’opérations, on va certainement toucher deux mois pleins, alors ne t’inquiète pas…Quand on est en opérations, on ne mange pas son fric, cela fait des économies….
«…D’où je t’écris, je suis sur le piton, à 250 mètres de hauteur, dans un espèce de blockhaus avancé. Devant, un fusil-mitrailleur, je suis chargeur et tireur au FM. On est deux, un gars presque lyonnais…». «…C’est moi le cuisinier du groupe. Avec un autre, on mange du riz avec des baguettes.
J’oubliais de te dire que j’ai hérité d’un petit chien. Il s’appelle Castor, du nom de l’opération que l’on fait. En
France, ils doivent bien en parler dans les journaux. Tout s’est bien passé pour nous, j’espère rentrer à Hanoï
pour la Noël »…

75 de nuit à DBP

À Dien Bien Phu, la vie s’organise, tout est bon pour améliorer le confort amené dans la musette TAP… Le GM 35 restera près d’un mois et demi sur le camp retranché qui monte en puissance. Il sera la dernière unité para à quitter la cuvette. Seul le 8e BPC restera à Dien Bien Phu jusqu’à la fin des combats. Tous y reviendront en pleine bagarre.

Le 21 novembre, le chef d’escadron Millot a donc pris le commandement des moyens feux du camp retranché et fait en sorte de satisfaire tout le monde.

Les artilleurs du 35e RALP (Régiment d’Artillerie Légère Parachutiste) servent un canon de 75 mm SR (Sans Recul) à Diên Biên Phu, lors de l’opération Castor. Source : ECPAD.

Mais la mission du GM prime car les « biffins » comptent sur nous. C’est le souci de tous les artilleurs. Pour cela, il faut une topographie la plus exacte possible. Le vieux goniomètre va servir de base pour l’orientation des tubes et assurer la cohérence. Quant à la cartographie, elle sera très expérimentale au début et s’effectuera à l’aide des tirs par piquetage du terrain et d’un piper. Une tentative sera même faite par le service géographique des armées en décembre sans grand succès. C’est encore la photo aérienne qui est le plus précieux recours ! Quoi qu’il en soit, une meilleure approche du problème aurait permis une économie de munitions dont la livraison par air limitait le volume. Mais, c’est le matériel lui-même qui donnait le plus de soucis. Le 75 SR, qui produisait au moment du départ des coups une flamme à l’arrière limitant le choix de sa position, avait une trajectoire très tendue et de ce fait ne pouvait être enterré. Aussi était-il très difficile de mettre en place les tirs d’arrêt au profit des points d’appui. Souvent même, l’obus éclatait sur une crête avant d’atteindre son but. On était ainsi parfois obligé de déplacer les pièces pour atteindre l’objectif, encore fallait-il en avoir le temps, ce qui n’était pas le cas pour les tirs d’arrêt…

Mise en batterie d’un canon de 75 mm SR (sans recul) par un parachutiste du 35e RALP lors de l’opération Castor. Photographe : Daniel Camus. Source : ECPAD.

Dans ces conditions la mission fixée dès le premier jour par le colonel Fourcade « fournir des feux au profit du GAP, puis priorité à la contre-batterie et à l’action anti-DCA » n’était pas facile à remplir. Elle ne le fut pas davantage les jours suivants durant lesquels il fallait, dès le 22, faire effort au profit des Points d’Appui (PA) Nord et Est avec des tirs d’arrêt judicieux tout en étant en mesure, avec 1 ou 2 sections, de se déplacer pour appuyer les unités engagées.

C’est pourquoi le chef d’escadron Millot avait demandé la mise en place dès que possible de 105 HM2.

Les 21 et 22 novembre, le GM change de position et 3 nouveaux DLO sautent avec leurs bataillons. Les 23 et 24, l’effort est fait sur l’organisation de la position, l’exécution de tirs et le piquetage du terrain.

Le 25, arrivent, en pièces détachées, les deux pièces de 105, demandées par le chef d’escadron Millot. Le sous-lieutenant Paugam, chargé de leur remontage, doit faire preuve d’imagination.

Il taille un arbre dont le diamètre est légèrement inférieur au 105 et, l’ayant introduit à l’intérieur du tube, il peut le manier facilement. Le général Gilles vient assister à cette manœuvre et ordonne immédiatement l’exécution d’un tir en zone viet à proximité des points d’appui. Il envoie aux résultats un élément qui découvre de nombreux Viets au tapis… C’est dire s’ils étaient déjà nombreux et si l’artillerie était efficace ! Elle aurait pu l’être encore beaucoup plus, et, qui sait, sauver Dien Bien Phu si elle avait été mise place en plus grand nombre.

Le GM 35 vit et tire à Dien Bien Phu

Sur la position, qui s’étend sur moins d’un hectare, on trouve donc les 8 canons de 75 SR et les 2 obusiers de 105 HM 2 du GM 35 ainsi que les 8 mortiers de 120 de la CEPML du lieutenant Molinier. Il n’y a pas de matériel de préparation des tirs. L’équipe PCT travaille sur une table fabriquée avec des planches à munitions sur laquelle a été fixée une feuille de papier quadrillé larguée avec le fameux goniomètre. Mais le problème essentiel est le ravitaillement en munitions imposant un volant de personnel significatif. Largués à 400 mètres de la position, de jour, les coups doivent être récupérés le soir. La moitié de l’effectif participe à cette noria où chacun transporte un ou deux coups par rotation. Aussi les hommes s’usent-ils rapidement entre la veille, les travaux d’organisation du terrain et le transport des munitions. Mais il faut tenir…

Du 26 au 28, les batteries exécutent des tirs au profit des différentes reconnaissances offensives et en harcèlement de nuit.

Le 29 novembre, les deux batteries du GM se déplacent à nouveau pour prendre chacune position sur un centre de résistance. Ce même jour, arrivent la batterie de 105 du Laos qui prend place dans le dispositif. Le lieutenant Leduc est décoré par le général en chef et reçoit la Croix de Guerre des TOE avec palme.

Pendant un mois le GM 35 tirera chaque jour au profit de toutes les opérations des GAP tout en maintenant la veille au camp au profit des PA autour desquels ont été mis en place des tirs d’arrêt dès les premiers jours.


Le DLO dans les rizières

Le DLO, c’est le « détachement de liaison et d’observation » que l’artillerie envoie auprès de l’infanterie. Un DLO de type « delta indochinois », c’est :

  • un lieutenant ou un sous-lieutenant (sachant nager de préférence),
  • un gradé ou un 2e classe radio et deux ou trois porteurs du matériel de transmission.

L’on attend généralement d’un officier DLO accompagnant les éléments avancés de l’infanterie qu’il règle un tir de 105 à 50 mètres près, dans une zone d’opération plus plate qu’un billard, sachant pertinemment que, si l’antenne de son 609 dépasse la diguette de 20 centimètres seulement, une rafale de fusil-mitrailleur vietminh démolira sans doute le poste et aura de fortes chances d’atteindre aussi l’observateur. Et celui-ci non seulement pointe son antenne à 80 centimètres, mais encore se dresse avec ses jumelles, note les coordonnées de l’emplacement de tir ennemi, appelle sa batterie postée à 8 ou 10 kilomètres, fait tomber 6 obus sur l’adversaire dans les 5 minutes suivantes… et apporte au chef de bataillon d’infanterie les coordonnées déterminant la position très exacte de ses compagnies et de ses sections de pointe.

« Indochine Sud-Est Asiatique octobre 1952 »


Le 4 décembre, Sainte Barbe a été fêtée avec les moyens du bord, le 1er BCP s’engage au Nord sur la RP 41, il tombe en embuscade. Sa compagnie de tête perd 14 hommes et a 26 blessés. Son DLO, le lieutenant Yziquel, se porte en tête et déclenche des tirs qui permettront au bataillon de fixer et de manœuvrer l’ennemi.

Le 10 décembre, faisant suite à l’opération Pollux, le GAP/2 (1er BEP et 5e BPVN) a pour mission de recueillir les hommes du poste de Muong Pong situé à une quinzaine de kilomètres au nord de Dien Bien Phu. Le BEP et le BPVN se déplacent de part et d’autre de la piste Pavie. Ils tombent successivement en embuscade. Heureusement nos tubes sont là ! Le capitaine Castaignet, pour cette opération sur Muong Pong du 11 au 14 décembre, pousse les 4 tubes de 105 de la batterie du Laos à 5 km au Nord de la position de DBP, en prend le commandement, place l’adjudant Gazet comme graphiqueur et prend le risque de les placer en dehors des points d’appui malgré la légèreté de nos sections de protection. Les DLO sont avec leur bataillon : le capitaine Clairfond avec le 1er BEP, le lieutenant Bommard avec le 5e BPVN, le lieutenant Singland avec le 8e BPC. Lors d’une embuscade, le capitaine Clairfond dispute son poste radio aux Viets avec son pistolet. Heureusement il sort vainqueur de ce duel et peut demander des tirs. C’est un véritable tour de force technique (localisation à partir des photos et la mise en place des tirs) et humain ; il en fallait du courage ! La chance est avec les paras, les coups n’écrêtent pas et tombent sur l’objectif.

Pendant 3 jours, les DLO vont ainsi se battre dans une végétation dense où faire 200 mètres en une heure tenait de l’exploit, progresser, observer l’ennemi, parfois en grimpant aux arbres, toujours en prenant des risques, et déverser 1800 coups sur les Viets. A l’arrière aussi, pour tirer précis et à haute cadence, en pleine zone d’insécurité, ces 3 jours seront parmi les plus durs. Il faut lutter contre le sommeil, la facilité, et surtout penser aux copains qui, là-bas, sont aux prises avec un ennemi en force. Le bilan sera lourd des 2 côtés. Inconnu chez les Viets, celui des paras et de nos partisans montre l’intensité des combats : 44 paras tués, 46 blessés. De plus, 2000 partisans thaïs qui devaient rejoindre Dien Bien Phu ont disparu avec leur armement, de quoi équiper un régiment !… L’addition aurait pu être plus lourde sans le courage de nos DLO, en arrière-garde et au contact en permanence pour protéger le repli des deux bataillons. L’artilleur a dans ses gènes la notion du service de l’autre et cela se vérifie encore de nos jours (voir les 3 comptes-rendus en annexes). À noter également que les moyens radios des DLO étaient inadaptés, trop lourds, encombrants, peu performants non utilisables en déplacement à pied. Il fallut toute l’ingéniosité des porteurs autochtones pour le transport et la mise en œuvre de ces postes 609.

Le 27 décembre, 37 jours après « Castor », le GM 35 est relevé de Dien Bien Phu, 16 jours après le 6e BPC de Bigeard, 17 jours après le 2/1er RCP, 11 jours après le 1er BPC qui avaient sauté avec lui dès le 1er jour. Il est relevé par l’artillerie coloniale aérotransportée depuis le Delta.

Il revient à sa base arrière à Ha Duong mais seulement pour trois heures car, déjà, une autre mission l’attend sur laquelle nous reviendrons peu après.

Le GM 35 garde les yeux sur le camp retranché de Dien Bien Phu et le renforcera par de petits éléments Retiré de Dien Bien Phu, le GM 35 participe à toutes les opérations sur l’ensemble du territoire indochinois. Au G.M. 35, chacun avait souci du camp retranché et les regards restaient tournés vers Dien Bien Phu où, progressivement, 80 de ses personnels vont être aérotransportés puis parachutés en renforts individuels dans les différentes unités du camp retranché.

C’est ainsi que l’on envisagea la participation du GM 35 à une opération de dégagement. Il était prévu de larguer les 75, de les détruire dès que les munitions et les porteurs seraient épuisés, puis de les relever par des mortiers largués à leur tour, renouvelés, si besoin était, d’étape en étape. Cette opération originale pour les artilleurs n’a pas eu lieu. La DCA viet faisait courir trop de risques à nos avions.

Le 13 mars, 1er jour de l’attaque en force sur le camp retranché, le GM 35 est retiré d’urgence par avion de Pleiku pour rejoindre Hanoï et se retrouve placé en alerte « Dien Bien Phu ».

Le 20 mars 1954, le lieutenant Michel (B3) sera le premier renfort pour être affecté comme DLO au PC feux et sera détaché aux différents bataillons en fonction des besoins.

Le 22 mars, le lieutenant Yziquel (B1) et 13 hommes seront largués pour renforcer l’artillerie. Il sera affecté au III/10e RAC comme DLO et rejoindra le PA nord « Isabelle » à 6 Km de DBP. Son compte-rendu d’opérations, qui figure en annexe, a sa place dans cet ouvrage car il montre en effet, le courage de nos hommes et le poids de l’artillerie viet dans la bataille.

Lieutenant Paul Brunbrouck, mort au combat le 13 avril 1954.

Le 2 avril, un dernier renfort commandé par le lieutenant Juteau sera largué de nuit. Il comprendra le chef Piques adjoint DLO du lieutenant Juteau, le lieutenant Schmidt comme DLO (qui sera tué quelques jours plus tard) et une section de 2 pièces commandée par le maréchal des logis Exibard. Ces deux pelotons de pièce provenant des 2e et 3e Batteries seront affectés à la 4/4e RAC du célèbre lieutenant Brunbrouk qui sauvera Dien Bien Phu le 30 mars en stoppant la division 312 au pied de « Dominique 3 ». Ils se battront comme des lions jusqu’au dernier jour comme en témoigne ci-après le capitaine Exibard, alors maréchal-des-logis et chef de section artillerie. Le lieutenant Juteau, quant à lui, nous raconte son deuxième saut sur Dien Bien Phu.

« De longues lignes orange déchiraient le ciel en direction des Dakotas. Notre avion décrivait de larges cercles. Derrière moi, mon radio vietnamien se couchait subitement de tout son long. Avec l’aide du sous-lieutenant Schmidt, je l’asseyais au bord de la porte lorsque le signal du saut retentit. Mai (il sera tué quelques jours plus tard) s’accrocha de ses mains au bord de la porte et je dus le pousser fortement, puis l’avion se vida très vite. On distinguait en l’air des corolles sombres très dispersées. Le bruit de l’avion disparaissait et je commençais à entendre çà et là des crépitements d’armes automatiques, d’abord faibles, puis plus précis. Je ne distinguais rien au-dessous de moi, aussi, lorsque j’atterris, je fus surpris de me retrouver dans un réseau dense de barbelés. La voilure de mon parachute me recouvrit. J’avais beaucoup de mal à bouger et je sentais une douleur à la cuisse droite. Je sus ensuite que c’était un piquet de barbelé qui m’avait arraché la peau ; puis j’entendis parler non loin de moi. J’avais enlevé la voilure et je distinguais, sans pouvoir bouger, des ombres qui s’approchaient de moi ; ils parlaient allemand, ce qui me rassura. Ils se déplaçaient sur une échelle posée sur les barbelés. Arrivés à moi, ils coupèrent les suspentes et m’aidèrent à gagner l’échelle…» (Lieutenant Jean-Marie Juteau – DLO sur Eliane 2).

D’autres renforts envisagés n’ont pu sauter sur le camp retranché en raison de la trop forte densité de la DCA vietminh. Ce fut le cas le 1er avril pour le maréchal des logis Spins et son équipe de pièce de la 1ère Batterie qui sont revenus à la base arrière.

À noter que la moitié de ces hommes viennent d’effectuer leur deuxième saut sur Dien Bien Phu.

Ces mêmes jours, 11 sous-officiers seront parachutés en renfort avec notamment les chefs Maillard†, Piques†, Tankes†et les maréchaux-des-logis Exibard, Delobel, Hopital, Maréchal, Mathey†, Salvy, Skrzypek et Vigouroux. Quatre y laisseront leur vie. Les artilleurs parachutistes ne sont pas en reste. Une cinquantaine, dont 25 Vietnamiens, seront aussi parachutés. Le tribut sera lourd également avec 13 Européens et une vingtaine de Vietnamiens tués ou portés disparus.

D’autres personnels seront affectés à titre individuel dans les différentes unités comme le capitaine de Verdelhan et le chef Jarasse à l’EM GAP1, le lieutenant Regad, le médecin Chéneau, le maréchal des logis chef Oulé au 6e BPC, le lieutenant Singland à la 1ère CMLE, le capitaine Manzoni, le sous-lieutenant Cloix, les maréchaux-des-logis Mocquay, Brass, Pramarzoni au 4e RAC, les chefs Bauchet, Dubessay, Jousset, Locoge au 8e BPC, le lieutenant Ducourneau au 3/10e RAC.

« Je commandais une section qui faisait partie d’un élément du GM 35, commandé par le lieutenant Juteau et largué de nuit dans le renfort le 2 avril 1954. Elle était composée de personnels prélevés sur l’ensemble du groupe. Le chef Piques était également chef de section. Après le saut, mise à la disposition du commandant de l’artillerie. Tous ces éléments ont été dispersés en fonction des besoins. Le chef Piques s’est retrouvé dans le DLO du lieutenant Juteau tandis que je conservais ma section et que nous étions mis en renfort à la 4e Batterie du II/4e RAC. Cette batterie fut particulièrement éprouvée dans la nuit du 30 mars au pied de « Dominique 3 », stoppant l’assaut de la division 312. Elle était commandée par le lieutenant Brunbrouk qui trouva la mort dans son PC le 13 avril 1954, suite à l’arrivée d’un obus de 105 court retard.
Le maréchal des logis Mathey Jacques de la 2e Batterie, commandait une pièce avec des personnels de sa batterie et faisait partie de la section que je commandais jusqu’à la chute de Dien Bien Phu. La seconde pièce de cette section était commandée par le maréchal des logis Salvy, comme moi de la 3e Batterie. Salvy s’étant fracturé au saut, fut remplacé comme chef de pièce par le maréchal des logis Mocquay, ancien du 35e RALP, servant en Indochine au 64e RA et largué en renfort à DBP. Ce maréchal des logis est décédé en captivité.
Le 18 avril 1954 (jour de Pâques), un jeune Thaï venu en renfort à la pièce du maréchal des logis Mathey (1ère pièce) est blessé mortellement par un coup dans l’alvéole.
Le 20 avril 1954, le 2e classe Labrande, même pièce, est touché par 2 éclats (poumons et colonne vertébrale) et transporté à l’antenne sous des tirs ennemis. Il décède dans la soirée.
L’ensemble de la section continue sa mission ; nous avons d’autres blessés, mais pas de graves. Le 4 mai 1954, la 2e pièce (Mocquay/Salvy, ce dernier nous ayant rejoint le 6 août avec son plâtre, sert de téléphoniste) terminant un tir, les personnels sont encore à l’entrée des abris. Un 105 éclate entre les flèches de la pièce. Miracle, pas de blessé, mais la pièce est inutilisable : support et appareils de pointage, volant, arrachés, lien élastique transformé en passoire, culasse bloquée.
Les personnels sont mis en renfort à la 1ère pièce. Le maréchal des logis Mathey malgré quelques petites blessures dirige toujours la pièce. Le brigadier Dombrowsky pointeur, Thu tireur, Nham artificier, le reste des servants ne sont pas du GM 35, mais venus en renfort à la suite des départs pour blessures.
Le 6 mai 1954 – 13h30 – la pièce vient d’exécuter un tir, un 105 viet éclate dans l’alvéole. Le maréchal des logis Mathey est touché mortellement au ventre, il décède 2 minutes après. Un servant européen est touché à la tête et se rend lui-même à l’antenne, Nham (l’artificier) plus atteint est transporté en brancard (il sera rapatrié parmi les 800 grands blessés courant mai). Thu (tireur) est retrouvé en morceaux dans l’alvéole sauf la tête. Il a été déchiqueté. Nous attendons la tombée de la nuit pour transporter les corps à la morgue. Les tirs viets n’ont pas diminué et inutile d’exposer d’autres hommes.
Le colonel Vaillant, patron de l’artillerie, et le lieutenant Michel (GM 35) du PC feux, viendront saluer les dépouilles de nos camarades avant leur transport.
Ma section est définitivement muette. Je place mes hommes en protection de la 2e section capable de tirer car les Viets ne sont pas loin. Je me mets en renfort au PC de la batterie pour aider à la transmission des ordres aux 2 pièces car tout est coupé (fils). La section tirera toute la nuit.
7 mai 1954 – 6h00 – un peu de repos, puis très vite la bataille reprend, nous vivons nos dernières heures de liberté.
En octobre 1977 à Taradeau (Var), la 50e promotion d’ESOA de l’EAA a reçu son nom de baptême
« Promotion Maréchal des logis Mathey » en présence de Madame Mathey, mère de Jacques, du général Mengus , du colonel Faucher, de l’adjudant-chef Frebourg et de Madame (beau-frère et soeur de Jacques), de moi-même, du capitaine Dervaux, de l’adjudant-chef Ferton avec la délégation du 35e RAP, et du lieutenant-colonel Bauchet, commandant les ESOA de l’EAA (ancien du 35 et présent à Dien Bien Phu avec le 8e BPC). Voilà une courte page sur l’action d’anciens du GM 35 largués en renfort sur Dien Bien Phu». CNE EXIBARD, août 1989.

Oui, l’artillerie peut gagner la bataille si elle est bien employée. Il est malheureux que ce soient les Viets qui l’aient démontré. Ayant acheminé leurs tubes (105 HM 2, mortiers de 120, 75 de montagne, 75 SR) par des pistes considérées comme impraticables, maîtres dans l’art du camouflage et de l’enfouissement, ils savaient tirer puis se retrancher dans des galeries creusées à cet effet, rendant toute contre-batterie illusoire. D’autant plus que nos tubes en contrebas ne pouvaient atteindre les canons des Viets qui tiraient des hauteurs en limite de portée, que l’observation dans cette végétation était difficile malgré l’aide des « Piper » ou l’ingéniosité des observateurs, tout en sachant que les munitions étaient comptées.

Leur tactique était simple : harcèlement permanent pour maintenir un climat d’insécurité, préparation de 1 à 2 heures avant l’attaque d’un PA avec report des tirs sur notre artillerie au moment de l’assaut, exécution des tirs de destruction sur les avions ou les obusiers par des canons isolés tirant à vue directe sur leur objectif, tirs de nuit repérés de jour. Ils ne lésinaient pas non plus sur la consommation en munitions, puisqu’en 57 jours ils tirèrent plus de 250 000 coups de calibres supérieurs à 60 mm. L’artillerie antiaérienne viet (à base de canons de 37 mm et de mitrailleuses de 12,7 enterrés dans des alvéoles) fréquemment en crête, mais se déplaçant souvent, fut aussi redoutable sur nos avions dès lors qu’ils étaient obligés d’utiliser toujours les mêmes circuits d’approche. Dans ces conditions leurs tirs de barrage, même de nuit ou par temps voilé, pouvaient être efficaces.

Malgré cela, les largages ont continué jusqu’aux derniers jours, les posés n’étant plus possibles depuis
le 14 mars.

Quoi qu’il en soit, cette artillerie viet, qu’elle soit sol-sol ou sol-air, fut redoutable, et notre contre-batterie, pour des raisons de tactique et d’équipement, indépendante de la volonté des artilleurs, ne fut pas assez efficace. Le colonel Piroth, chef de l’artillerie du camp, ne pouvant le supporter se suicidera.

Le 7 mai 1954, de tous les personnels du GM 35 largués ou aérotransportés, une douzaine seront tués à leur poste à Dien Bien Phu, une quinzaine décéderont en captivité et trois d’entre eux, le maréchal des logis Delobel, les artilleurs parachutistes Charrier et Nallet réussiront l’incroyable exploit de s’évader et de rejoindre les forces françaises au Laos après un calvaire inimaginable que seuls une douzaine d’autres évadés pourront accomplir (CR d’évasion en annexe).

Les autres subiront le sort des 15000 prisonniers dont 6000 ne reviendront pas, victimes des privations — 455 g de riz et 10 cacahuètes par jour quand on était sage ! — des lavages de cerveau, de la déshydratation, des maladies, des vexations. Tous ont subi cette horrible condition qui faisait dire au père Jeandel, l’aumônier qui les suivait : « Le pire n’est pas de mourir mais de voir son âme changer ».

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