Carnet de guerre du capitaine ROUSSILHE, commandant le 3e Groupe du 35e RAD dans la campagne des Flandres en 1940


10 mai 1940… l’Allemagne a jeté les dés.

À St Sylvestre – Capelle, 6 Km au nord d’Hazebrouck, le III/35 stationne depuis fin mars. Il s’est battu en Sarre du 9 septembre au 6 octobre 1939 et a mené depuis une existence peu guerrière en Lorraine, dans le Pas de Calais, puis dans le Nord. Malgré de nombreuses difficultés matérielles, physiques et morales, le Groupe, bien que n’ayant pas ses effectifs complets, est un outil bien trempé, solide dans la main de celui qui a l’honneur de le commander. Il est constitué comme-ci :

Commandant de Groupe Capitaine ROUSSILHE Active – 33 ans
Officier adjoint Lieutenant CLOUET Réserve – 40 ans
Orienteur Non pourvu
Observateur Lieutenant BEZIAT Réserve – 32 ans
Liaison Lieutenant BOUQUET Réserve – 30 ans
Transmissions Sous-lieutenant DE BREON Active – 25 ans
Approvisionnement Lieutenant GUY Réserve – 39 ans
Médecin Lieutenant MARJOLET Réserve – 31 ans
Vétérinaire Lieutenant CORNIC Réserve – 29 ans
7e Batterie
Commandant de batterie Lieutenant HAMON Active – 32 ans
Lieutenant Lieutenant HENNOQUE Réserve – 35 ans
Chef de section Sous-lieutenant LE COZE Réserve – 28 ans
8e Batterie
Commandant de batterie Lieutenant ESPANA Réserve- 31 ans
Lieutenant Sous-lieutenant L’HARIDON Réserve – 28 ans
9e Batterie
Commandant de batterie Lieutenant DALSACE Réserve – 37 ans
Lieutenant Sous-lieutenant DELATTRE Active – 21 ans
Colonne de ravitaillement (CR)
Commandant de batterie Lieutenant GILBERT Réserve – 43 ans
Lieutenant Sous-lieutenant BARBIER Active – 39 ans

Dans les rangs, 62 sous-officiers dont 12 d’active et 500 brigadiers et hommes du rang. Presque tous sont bretons ou vendéens, pétris de cette vieille terre de l’ouest qui mit la Foi dans leurs âmes, la ténacité dans leurs esprits, l’endurance dans leurs corps.

Les chevaux, très éprouvés par l’entrée en campagne, puis ensuite par les rigueurs de l’hiver, ont été partiellement recomplétés au printemps. Bretons eux aussi, ils sont rustiques et aguerris.

Groupe de jeunes, où l’âge moyen n’atteint pas 30 ans, c’est aussi un groupe qui regrette de ne compter dans ses rangs que deux « anciens » de la Grande Guerre, les lieutenants Gilbert et Clouet.

Le 10 mai à 3 heures, la DCA tonne dans tout le secteur ; plusieurs vagues d’avions se succèdent, allant vers le sud-ouest. Vers 4h30, les premières bombes tombent dans les environs et particulièrement vers la gare d’Hazebrouck. Plusieurs Dornier et Heinkel passent en rase-mottes au-dessus de St Sylvestre malgré le feu des mitrailleuses du groupe.

Chacun pressent que c’est sérieux, la radio précise à 7h30 que c’est une bataille générale qui commence.

Le 11 et le 12 sont assez calmes. Quelques bombes tombent encore, sans conséquence pour le III/35. Les préparatifs de départ et d’embarquement, les ordres définitifs, tout cela s’exécute dans le calme et l’ordre.

Après les «répétitions» de novembre 1939, de janvier et d’avril 1940, il semble qu’il n’y ait plus place pour l’imprévu. La destination est connue : Breda (Hollande) à 40 kilomètres au nord d’Anvers. Le groupe ne l’atteindra pas…

L’embarquement par voie ferrée se passe normalement en gare d’Hazebrouck pour les 3 trains et demi du groupe, malgré de nombreuses alertes aériennes et des retards appréciables dans l’arrivée des rames.

Le courant de transport passe par Courtrai et Gand. Par suite du bombardement systématique des nœuds ferroviaires, les différents trains subissent des retards de 15 à 36 heures…

La zone de débarquement fixée par la régulatrice de Courtrai est à 20 km ouest d’Anvers – Moerbecque et De Klinge – vers la frontière hollando-belge.

Transport et débarquement s’effectuent sans attaque aérienne directe. Le groupe ne se retrouve au complet que le 15 vers midi, à Koewacht (Hollande), après 24 heures de recherches dans toutes les gares environnantes où les trains ont été dirigés au gré des possibilités…

Le 15 après-midi, reconnaissance de positions dans les polders de la rive ouest de l’Escaut (10 km NO d’Anvers) : terrain peu consistant que la pluie où une inondation minime rendrait impraticable aux pièces. Les seules positions possibles sont sur les digues à l’ouest de Doel, au bord des routes boisées qui les longent. L’aviation ennemie ne peut l’ignorer ; elle aura trop à faire par ailleurs pour y penser par la suite…

Deux groupes de reconnaissance (un GRAC, un GRD) tiennent l’Escaut. A l’est et au nord du coude du fleuve c’est encore calme. L’on sait que plusieurs divisions motorisées se battent durement vers Breda et Bois le Duc (en particulier la 25e DI qui résiste magnifiquement à Breda et dont les rescapés d’un régiment, le 92e RI, forceront l’admiration des Allemands à Lille 10 jours plus tard. Par ailleurs la ruée sur Maastricht atteint Tongres et menace Namur, paraît-il… Méfiant, mais surtout confiant et calme, le 3e Groupe va occuper ses positions dans la nuit du 15 au 16 mai (étape de 25 kilomètres qu’il faut 6h30 pour parcourir, tant les routes sont encombrées, de troupes dans un sens, de civils dans l’autre.

Le 16 au petit jour, les batteries sont en place et l’organisation du terrain, commencée dès l’arrivée, se poursuit d’arrache-pied. On dormira après… Journée calme. L’aviation allemande bombarde la digue qui borde la rive ouest de l’Escaut où se sont organisés les cavaliers des GR et les observateurs du groupe, rien de grave. À 15 heures, le commandant de groupe reçoit l’ordre d’envoyer à Hulst une batterie pour coopérer avec le 1er Bataillon du 65e RI à l’organisation d’un point d’appui antichar (menace de traversée de l’Escaut à Flessingue).

La 9e Batterie quitte le groupe à la tombée de la nuit tandis que s’amplifie le bruit des combats livrés aux abords de Berg-op-Zoom (15 km nord).

Nuit du 16 au 17 calme pour la troupe. Le PC de groupe et les PC de batteries préparent les tirs qui seront déclenchés le lendemain, au profit des unités belges couvrant le nord d’Anvers.

Le 17 on entend le canon à l’est du fleuve mais les observateurs ne signalent aucun mouvement ennemi. Les troupes belges qui tiennent les fortins de Berendreecht et leurs intervalles sont les seules visibles.

Au début de l’après-midi, les observateurs belges du secteur fortifié d’Anvers demandent le déclenchement des tirs préparés et prennent à leur compte la mise en place.

À 17 heures, le 3e Groupe reçoit l’ordre de s’apprêter à se replier dans la nuit… Il quitte ses positions à 20h30 sans avoir vu un seul Allemand. Le 1er Groupe du 35e RAD (chef d’escadron Haye qui sera tué 8 jours plus tard près de St Omer) et plusieurs groupes lourds vident les coffres vers le nord en tirant par-dessus l’Escaut sur l’isthme de Flessingue où l’ennemi accentue sa poussée et accumule les renforts.

Étape de nuit très dure, sur des routes encombrées de troupes qui se replient en bon ordre ; la vitesse moyenne est à peine de 4 km/h.

Au lever du jour, le 18, après avoir été survolée à plusieurs reprises durant la fin de la nuit par de nombreux avions dont le clair de lune facilite le travail, la colonne atteint Zuiddorpe, à 6 km à l’est des grandes écluses du canal de Gand à la mer.

Journée de repos relatif passée à creuser des tranchées et à ravitailler les batteries en munitions.

Nuit du 18 au 19, étape de 30 km, à allure plus normale. Arrivée à Eckloo à 4 heures. Plusieurs chasses aux parachutistes sans succès dans la journée. Toutes les routes sont tenues par des pièces, en position antichar. Ravitaillement en vivres difficile (population flamingante plutôt réservée).

Le 20, ordre préparatoire de réembarquement en chemin de fer vers Tielt. La destination probable est Abbeville (renseignement fourni par l’EM de la division). Le général Lanquetot, commandant la 21e DI, laisse deviner la gravité de la situation.

Le groupe fait mouvement à 14 heures, par groupes de deux voitures tous les 100 mètres. La colonne fait 7 km de long. Fort heureusement, l’activité aérienne ennemie est assez réduite ; aucun incident ne survient.

Stationnement à Ruisselede pour la nuit du 20 au 21 et la journée du 21. Les retards prévus pour l’embarquement sont de l’ordre de 24 à 36 heures, d’où décision le 21 au soir de rentrer en France par la route en se couvrant vers le sud-est qui est la direction menacée.

Nuit du 21 au 22, étape de 35 km relativement accidentée et stationnement à Zonnebecque, 7 km NE d’Ypres. Des avions en l’air, mais pas de blindés à terre.

Le 22 soir à 18h30, départ pour la France à destination de Bailleul-Outersteene (où le groupe cantonnait 2 mois auparavant).

Vers 20 heures, la colonne passe aux lisières sud d’Ypres dont le beffroi et les clochers se dressent de façon poignante sur un couchant sanglant.

Le groupe arrive le 23 à 3 heures à Outtersteene et s’installe dans les fermes qu’il occupait en mars. Beaucoup d’habitants sont partis. Les troupes anglaises qui stationnaient dans la région embarquent leur splendide matériel sur des camions tout neufs et prennent la direction de l’ouest. Cela explique aisément que les caves soient vides alors que pour nous il est question de se battre.

Au cours de la journée du 23 mai, les nouvelles se précisent et le tableau de guerre apparaît réellement.

On sait à midi de source sûre que l’ennemi tient la Somme jusqu’à la mer, qu’Arras est pris, qu’à St Omer la bataille fait rage. Boulogne serait menacée et déjà investie. Toute la journée, l’aviation ennemie bombarde les centres importants et particulièrement Hazebrouck, Merville, Aire sur la Lys : nouvelle forme de préparation d’artillerie qui annonce une attaque certaine à brève échéance.

L’après-midi, le commandant du 3e Groupe parti pour chercher des ordres à Hazebrouck auprès du colonel commandant l’Artillerie Divisionnaire, subit pendant 20 minutes un bombardement aérien au cours duquel un bon tiers des maisons s’écroule dans les rues. Français et Anglais organisés aux lisières ouest et sud de la ville signalent des motocyclistes et même des automitrailleuses ennemies. Illusion très certainement car les Allemands ne seront vraiment ici que 36 heures plus tard.

La mission confiée au groupe devient sérieuse : s’installer au nord de Steenwoorde, face au sud, en positions antichars, afin de couvrir le courant d’évacuation qui, parti du triangle Gand, Bruges, Ypres, draine vers Dunkerque l’ensemble des troupes franco-anglaises.

A tous les échelons au III /35, chacun a l’impression que l’on va s’empoigner d’une façon totale et définitive, et que cette mission de tenir coûte que coûte face au sud correspond à la contre-attaque d’ensemble que le général Weygand ne peut manquer de déclencher dans le sud-nord, avec la certitude d’un appui anglais intégral. Nouvelle illusion que l’éternel égoïsme britannique se chargera de dissiper rapidement…

Le groupe se met en route le 23 à 20 heures et progresse péniblement sur la route de Cassel. La reconnaissance des 12 emplacements de pièce qui doivent couvrir la frontière dans le secteur de Handshoote, Killem est faite par le commandant de groupe et deux adjoints à la tombée de la nuit.

À 5 heures le 24, après une nuit de travail ininterrompu, les 12 pièces de 75 isolées sur les itinéraires secondaires, groupées par section en profondeur sur les itinéraires principaux, attendent de pied ferme. Cadres et hommes ont été admirables d’allant et de confiance et les emplacements sont camouflés pour la terre et pour le ciel d’une façon si parfaite qu’il faut tomber dedans pour les voir.

De toute la journée, aucun blindé ne se montrera… L’ennemi règle le sort de la forêt de St Omer et pousse vers Bourbourg et Bergues.

À 15 H 30, le commandant de groupe reçoit l’ordre de mettre son unité en mouvement sur Bourbourg et de s’y rendre personnellement de toute urgence pour recevoir les ordres de l’AD et prendre contact avec l’infanterie et le 137e RI, ce régiment de guerriers splendides qui écrivit déjà en 14-18 la page de gloire de la Tranchée des Baïonnettes et dont les descendants de 39-40 surent être les dignes continuateurs.

En traversant Bergues, la voiture du commandant de groupe se trouve prise sous un carrousel aérien de grand style. Il y a au moins 60 bombardiers en l’air, protégés par autant de chasseurs. Personne ne s’attarde dans les rues où les pans de murs s’écroulent.

À Bourbourg, la situation est assez menaçante. L’ennemi vient de l’ouest et tient déjà 3 têtes de pont sur le canal ouest de la ville. Il tombe des coups de « minen », plus désagréables que méchants, et les 105 allemands commencent leurs réglages fusants hauts.

Dans ce pays désespérément plat, le défilement est plus que sommaire : tout au plus quelques lignes d’arbres ou l’agglomération des maisons.

Les batteries prennent position face à l’ouest-nord-ouest à la fin de la nuit et bien que tombant de sommeil, chacun manie pendant 4 heures la pioche et la pelle.

L’unique observatoire possible — sinon sûr — est le vieux clocher à campanile de Bourbourg. Impatients de « voir du boche » et d’en démolir, le commandant du groupe et son lieutenant observateur se montrent insuffisamment discrets sur leur perchoir et reçoivent le 25 vers 9 heures d’agréables gerbes fusantes de 105.

Des ardoises volent, les lignes téléphoniques sont hachées autour de l’église et même en haut du clocher les observateurs téméraires se montrent plus prudents et, fidèle à sa mission, le poste de radiophonie signale au PC que tout va bien.

Vers 11 heures le lieutenant observateur rend compte que de considérables renforts se massent au nord-ouest, le long du canal. Il faut peu de temps pour préparer une concentration soignée et prévenir l’infanterie. Un peu avant midi, les mitraillettes crépitent et la voix des 75, muets depuis Anvers, répond et couvre. Malheureusement, les munitions sont comptées et il est extrêmement pénible d’obtenir du ravitaillement. Il y’a bien en gare de Bourbourg un train de munitions mais il ne faut pas songer à y aller. Trois camions du groupe (dotation extra-réglementaire !) aident durant l’après-midi et la nuit suivante le lent travail des caissons de l’échelon du groupe et font des navettes de 30 km pour refaire le plein des coffres. Il faudra même le 26 envoyer à une batterie isolée du régiment (4e Batterie) qui se bat dur vers Watten, 400 coups chèrement acquis.

En fin d’après-midi du 26, le chef de bataillon Couhe, commandant le 1er Bataillon du 137 (un chef celui-là devant qui bien des artilleurs ont eu envie de se découvrir…) craignant une attaque de chars, demande l’envoi de 2 pièces du groupe pour couvrir les accès les plus menacés. De grand cœur, elles lui sont aussitôt fournies. Entre temps, l’aviation et l’artillerie allemandes se sont fâchées. Cinq gros bombardiers sont descendus en quelques minutes par une escadrille de « Spitfire », l’un d’eux tombe dans Bourbourg. Par ailleurs, plusieurs coups de 150 atteignent le clocher qui prend feu ; l’église brûlera durant toute la nuit. Le lieutenant Béziat dont le flegme est légendaire, descend posément et ramène intacts son personnel et son matériel.

Les positions de batterie, d’où l’on tire depuis la veille, bien que parfaitement dissimulées aux vues et possédant d’excellents champs de tir antichars, sont cependant certainement repérées, au son et aux lueurs, par le SRA. adverse. Le commandant reconnaît et fait occuper, pièce par pièce, des positions de rechange 800 mètres plus au sud, en même temps qu’il détache 2 nouvelles pièces antichars sur le chemin de halage du canal du Looberghe à Bourbourg pour éviter toute surprise venant du sud. À 17 heures le 26, le III/35 est donc réparti comme suit :

  • 2 pièces antichars dans Bourbourg couvrant le NO.
  • 2 pièces antichars sur le canal de Looberghe couvrant vers le SO et le sud.
  • 2 batteries de 3 pièces (7e et 9e) et 1 batterie de 2 pièces (8e) chargées plus spécialement de l’appui direct et possédant un beau champ de tir antichars vers l’ouest.

Aucun char, hélas, ne daignera se présenter dans le secteur. La ferme des Anglais où est installé le PC du groupe est vue des hauteurs de Looberghe et de St Pierre-Brouck que tiennent les Allemands. Il faut éviter toute circulation massive et le ravitaillement en munitions devient de plus en plus risqué.

Le 27, au lever du jour, l’artillerie ennemie pilonne sévèrement les positions occupées la veille : dans le groupe on a le sourire. En fin de matinée toutefois, les 8e et 9e Batteries reçoivent quelques rafales, les lueurs les ayant décelées aux observateurs d’en face.

A midi, la situation est devenue de plus en plus sérieuse : l’encerclement de Bourbourg s’accentue par le nord et aux lisières SO. Looberghe est aux mains des Allemands. Le téléphone qui fonctionne toujours entre le PC et les batteries refuse par contre tout service avec le PC d’infanterie. Néanmoins, par radio et par coureurs, l’officier de liaison fait comprendre que le bataillon Couhe est à bout de résistance dans Bourbourg. Cependant la relève est proche, semble-t-il, et déjà une reconnaissance du 89e Régiment d’Artillerie est à la ferme des Anglais et laisse prévoir l’arrivée des pièces pour la soirée.

À 13 heures, Bourbourg est encerclé aux 2/3, lorsque le III/35 reçoit l’ordre de quitter ses positions en envoyant :

  • En 1ère urgence : une section antichar au NE, aux lisières de Craywick, pour agir face à l’ouest, et une batterie antichar pour tenir le noeud de canaux et les ponts de Coppenaxfort, en laissant jusqu’au soir les deux pièces isolées mises à la disposition du bataillon Couhe ;
  • En 2e urgence, les pièces restantes en lisière sud de Craywick pour continuer l’appui à l’infanterie.

Le mouvement s’effectue en plein jour à partir de 13h30, toujours par pièces isolées, et sans incident. La colonne de ravitaillement qui est à 10 km au NE à Armbouts-cappel ne bouge pas.

À 17 heures, le dispositif est réalisé depuis une demi-heure lorsque parvient l’ordre de déplacement à destination de Spycker, 10 km SO de Dunkerque. Seule une section antichar de la 9e Batterie commandée par le sous-lieutenant Delattre – qui trouvera une mort glorieuse le 2 juin au sud de Dunkerque – reste à la disposition du 137e RI (lieutenant-colonel Menon) au noeud de canaux et de routes de Coppenaxfort.

À Spycker, le groupe se trouve largement étalé : une batterie (8e) en lisière du canal de Bourbourg est à 3 km NO du village ; la 7e Batterie et la section restante de la 9e sont en position à 600 mètres nord de la localité, face au SO. Encore une nuit sans sommeil, pour avoir, au matin du 28, une solide organisation de position.

L’observatoire du clocher de Spycker installé dès le petit jour n’a que des vues assez rapprochées. Afin d’assurer les missions retardatrices de la journée (les lignes sont à 5 km environ), le commandant de groupe fait lancer une ligne et une équipe radio vers un observatoire de batterie de 155 (13e Batterie du 235e RALD) situé sur la modeste crête qui ferme l’horizon à 2 km au sud.

À peine cette ligne fonctionne-t-elle que le III/35 reçoit un ordre préparatoire de mouvement à exécuter en fin de matinée, pour se rendre dans la région marécageuse des Moëres (7 km NO de Hondschoote) avec deux batteries complètes. La 9e, définitivement chargée des missions antichars joindra sa section restante au groupe mixte du capitaine Durivault (13e Batterie de 155 du 235e RALD, 6e Batterie de 75 du 35e RAD). Le commandant de groupe décide d’envoyer la Colonne de Ravitaillement (CR) à Ghyvelde.

Le mouvement s’exécute en plein midi avec les précautions habituelles. À Armbouts-cappel et Brouckerke, la fin de colonne reçoit plusieurs rafales de 105 et de canons d’infanterie qui font 3 blessés et tueront 4 chevaux.

Sur les routes terriblement encombrées de colonnes d’artillerie et de files de camions, la circulation devient extrêmement lente et les embouteillages sont fréquents. On n’observe pas partout, hélas, une discipline de route aussi stricte qu’au 3e Groupe, où chacun a compris par expérience à quel point les larges intervalles attirent peu l’attention des aviateurs.

À 2 km de Ghyvelde, vers 15 heures, la colonne de ravitaillement du groupe se trouve embouteillée sur route par de nombreuses voitures qui s’infiltrent dans les intervalles. Elle est aussitôt prise à partie par l’aviation ennemie qui l’attaque à la mitrailleuse, à la bombe et à la grenade. Les hommes sont en grande partie abrités dans les fossés bordant la route et 2 seulement sont blessés. En revanche, 30 chevaux sont tués et 8 voitures totalement détruites.

Après une sérieuse débandade de chevaux, le lieutenant Gilbert remet tout en ordre et s’installe en bivouac dans les boqueteaux situés à 1 km sud-ouest de Ghyvelde, le village lui-même étant particulièrement inconfortable.

L’état-major du groupe et les 7e et 8e Batteries parviennent sans trop de difficultés entre Ghyvelde et les Moëres et prennent position face au sud. La 7e Batterie se met en batterie sur une route, au milieu des champs inondés à l’ouest de la route d’Hondschoote à Bray-Dunes ; la 8e à l’est de la route, en espérant que l’eau ne montera pas : 24 heures après, les pièces seront dans 25 cm d’eau !

L’infanterie à appuyer est d’une composition hybride ; l’escadron hippo du GRD 21, sous les ordres du lieutenant Debray (vieille connaissance à la division) ; le 15e régiment de travailleurs armé de pelles, de pioches et de quelques fusils ; un bataillon anglais qui se repliera le lendemain matin et qui sera heureusement remplacé par l’héroïque phalange de rescapés de la compagnie divisionnaire antichar de la 21e DI sous les ordres du capitaine Bellec.

Le soir du 28, la mission est d’interdire les passages du canal de Colme, au sud duquel les Allemands accumulent les moyens dans la région de Hondshoote. L’observation n’est possible qu’à courte distance, les lignes d’arbres des routes et des canaux ferment l’horizon à 500 m au maximum. Le pays est désespérément plat et dans les fossés et les canaux stagne une eau saumâtre et bourbeuse qui règle le niveau des puits, des citernes, des fosses à purin. Il faudra vivre 5 jours dans ces conditions.

Au matin du 29, le commandant de groupe constate que le pont de Ghyvelde sur le canal de Furnes est détruit (Anglais ? 5e colonne ? On ne saura jamais exactement). Le soir, les troupes anglaises feront sauter le pont sur la Colme (à 4 km nord de Hondshoote) sachant pertinemment que les troupes françaises contiennent encore l’ennemi au sud.

À midi, l’eau monte toujours et la 8e Batterie a les pieds dans l’eau. Les derniers renseignements sur l’ennemi signalent celui-ci progressant en Belgique, dans la région de Furnes. La bataille se resserre et il va falloir agir avec l’artillerie dans un secteur de 90°.

Sur la route de Hondschoote à Bray-Dunes, c’est un défilé incessant de jour comme de nuit de troupes anglaises se rendant au môle d’embarquement.

Les bas-côtés de la route nationale et des transversales sont occupés par le matériel qu’elles abandonnent sans toujours le rendre inutilisable. Certaines unités cependant font mieux les choses et incendient les voitures : réservoirs et munitions explosent pour le plus grand profit de ceux qui passent.

L’aviation allemande ne reste pas inactive et 4 fois dans la journée, bombarde et mitraille toutes les routes où se pressent les milliers d’hommes harassés. Sur les dunes, entre Dunkerque et la frontière belge, là où s’entassent les unités attendant l’embarquement, les bombardiers ne se donnent même plus la peine de piquer ; ils lâchent toutes leurs bombes à la fois à 2 ou 3 000 mètres d’altitude et le rendement est loin d’être nul. Pour empêcher la circulation sur la route où la 7e Batterie est en position, il faut employer la force ; pour empêcher une colonne anglaise de venir s’installer en plein jour dans la petite ferme où est l’EM du III/35, il faut menacer dur. Triste ambiance pour ceux qui s’accrochent au terrain et s’efforcent de faire leur devoir.

En fin d’après-midi du 29, le commandant de groupe se rend auprès de la brigade anglaise qui enfin doit tenir une partie du secteur avec tous ses moyens. L’espoir reste de courte durée : en deux heures de temps, il est impossible de trouver de PC en PC un officier au courant de sa mission et même du déploiement de ses unités. La nuit suivante, cette brigade prendra comme les autres la direction de Bray-Dunes. La nuit du 29 au 30 se passe toujours sans tirer. Seuls les téléphonistes travaillent à réparer sans arrêt les lignes coupées par la circulation des camions qui accrochent et déracinent les arbres.

Le 30 au matin, le général commandant le secteur fortifié de Dunkerque décide de reporter la défense sur le canal des Moëres et le canal des Chats, la région marécageuse des Moêres se défendant d’elle-même.

En conséquence, le III/35 ira prendre position avant midi au NO des marais, à proximité de la route Ghyvelde-Uxem. Toutefois, la 9e Batterie continue sa mission, (le commandant de groupe est sans nouvelles de la section Delattre depuis 2 jours et personne ne sait ce qu’elle est devenue…).

Le 30 et le 31 se passent presque sans tirer ; l’activité reprend en fin de journée le 31, l’ennemi accentuant sa pression sur les Moëres et plus à droite dans le secteur de Bergues. Ces deux journées et la nuit du 30 au 31 sont employées à ravitailler le groupe en munitions, en prélevant tout ce qui reste utilisable dans les dépôts voisins et dans des voitures abandonnées.

Activité aérienne nulle sur les positions, mais toujours fort intense vers la côte où le fracas des bombardements est ininterrompu. L’artillerie allemande qui paraît être notablement renforcée dans le secteur Hondschoote-Bergues, utilise le 75 français dont l’ennemi s’est emparé et arrose nos arrières d’explosifs fusants fort bien ajustés et doublement désagréables à recevoir.

Le 31 à 17 heures, le commandant du III/35 part en reconnaissance dans la région de Téteghem (5 km SE Dunkerque) afin de reprendre à son compte l’appui direct du 137e RI installé définitivement sur les canaux du sud. Pas d’autres positions possibles et viables qu’en plein champ en profitant de quelques maigres buissons qui grossiront…. dans la nuit.

Le secteur devient agité et l’artillerie ennemie bombarde systématiquement tous les villages, tous les carrefours, tous les ponts. À la tombée de la nuit l’activité faiblit cependant et après un déplacement en colonne très diluée, les 7e et 8e Batteries se mettent en position sans pertes.

Le 1er juin, au petit jour, les batteries sont invisibles, et des éléments de tranchées camouflés assurent la protection de tout le personnel. Le PC du groupe installé d’abord dans une des maisons de la lisière nord du village, se transporte afin d’être tranquille en plein champ dans les tranchées préparées dans la nuit.

Le PC du 137e RI est aux lisières sud du village ; ce n’est pas un lieu de tout repos. Le commandant du III/35 et son officier de liaison y retrouveront avec plaisir le lieutenant-colonel Menon, son chef d’état-major, le commandant Autrou, et le capitaine Jouvence qui commande la commandement. Afin de ne pas perdre le contact, une liaison radio et deux lignes téléphoniques sont aussitôt installées entre les deux PC.

Comme observatoire, une fois de plus, il n’y a rien d’autre que le clocher de Téteghem d’où partent également deux lignes vers le PC de groupe.

Malgré ces précautions, il faudra travailler en permanence sur tout ce réseau pour en avoir, d’une façon à peine constante, l’utilisation…

Durant toute la journée, les deux batteries tirent sur les rassemblements ennemis qui se massent au sud du canal et le SRA adverse ne tarde pas à repérer les positions. Toutefois, la fumée des bombardements l’empêche d’observer avec précision et ce sont plus des tirs sur zone de 105 et de 150 que des tirs à détruire qui s’abattent aux environs des pièces sans causer de dommages. Seul l’adjudant Guimard de la 7e Batterie sera blessé le soir au cours d’un de ces tirs pour avoir voulu prouver à ses hommes que l’on peut se raser sur une position marmitée…

À plusieurs reprises, les avions d’observation ennemis survolent à basse altitude l’emplacement du groupe, cherchant manifestement « quelque chose ». Une très stricte discipline d’alerte permet aux nombreux guetteurs de faire interrompre les tirs durant les courts instants de survol ; les batteries restent invisibles au point qu’une escadrille de bombardiers viendra tournoyer en rase-mottes le lendemain matin à l’aube, puis lâchera ses bombes et ses grenades à 300 mètres des positions.

À l’observatoire, toute la journée, le lieutenant Beziat se désole de ne rien pouvoir faire tant est intense la fumée qui stagne au-delà du canal ; fumée de nos bombardements sans aucun doute, mais très probablement aussi, fumée artificielle ennemie.

Le 2 juin, dès l’aube, l’ennemi accentue sa pression. Si le 137e RI tient tête vaillamment sur le canal, il n’en est pas de même pour l’infanterie qui est à l’ouest. Les Allemands qui ont largement débordé Bergues progressent le long de la route et du canal Bergues-Dunkerque.

À 8h30, alors que le duel d’artillerie est général et que le carrousel aérien bat son plein, le III/35 reçoit l’ordre de se mettre en position 2 km au nord, à proximité du canal de Furnes. Le Groupe va vivre ses heures les plus dures de la bataille.

Tandis que les batteries continuent leur tir, le commandant de groupe part en reconnaissance. À 1 km au nord, sa voiture est arrêtée par un entonnoir récent qui barre la route. Il faut prendre un itinéraire bordé de batteries de DCA sur lesquelles s’acharne l’aviation allemande. Durant un long quart d’heure, il n’y a d’autre solution que de s’abriter dans le fossé plein d’eau qui longe le chemin. Plusieurs bombes de gros calibre tombent dans un rayon de 50 mètres, la voiture est traversée par plusieurs éclats, mais fait curieux, les vitres restent intactes.

Désireux de ne pas retarder les pièces qui ont reçu l’ordre de partir une à une à 5 minutes d’intervalle, le commandant de groupe part seul à pied à travers champ vers la position probable où doivent rejoindre ses deux commandants de batterie. Une nouvelle vague d’avions prend le terrain à partie, en piqué cette fois ; il faut s’abriter à nouveau dans le fossé qui borde un chemin de terre. Quelques secondes plus tard une bombe tombe au bord du chemin. Le capitaine commandant le III/35 reviendra à lui sans blessures, mais aussi sans équilibre, près d’une demi-heure plus tard.

Entre-temps, le colonel commandant le 35e RAD inquiet de ne recevoir aucun compte-rendu de reconnaissance a assisté au départ des premières pièces de l’ancienne position puis est venu voir « ce qui se passait ».

Il arrive au moment où les commandants des 7e et 8e Batteries reçoivent l’ordre de mettre en batterie de part et d’autre du FC 4 qui va de Téteghem à Rosendaël. Position « en plein bled » encore bien préférable certes aux belles haies et aux maigres lisières de bois sur lesquelles vont s’acharner l’artillerie et l’aviation allemandes. Après une sortie de batterie au galop, les pièces arrivent une à une, sans perte, sur leurs nouveaux emplacements et ouvrent le feu aussitôt pour interdire à l’ennemi le franchissement du canal dans la région du pont de Rentier-Meulen. L’officier de liaison devient de plus en plus présent et la radio ne cesse de demander de nouveaux tirs.

Pour ravitailler en munitions, il faut encore faire feu de tout bois ; les caissons de l’échelon apportent leurs derniers coups, de même que ceux de l’échelon du 1er Groupe, stationnés dans les environs. Les fidèles camions récupérés en Belgique continuent leur va-et-vient sous la conduite du sous-lieutenant Barbier et cette persévérante récupération fournit encore 2500 obus explosifs et 300 obus à balles.

Durant l’après-midi, l’activité faiblit et le tir ennemi toujours long cause des dégâts aux chevaux du groupe bivouaqué au NO des positions.

Le 2 juin, vers 6 heures du soir un calme absolu règne sur les positions.

L’infanterie a subi de lourdes pertes et deux bataillons doivent monter en renfort durant la nuit. Deux bataillons maintenant, cela fait 400 hommes au maximum et peut-être une dizaine de mitrailleuses. De plus, les derniers chars encore intacts dans le secteur monteront aussi et à l’aube du 3, le 137e contre attaque avec l’appui du 143e à sa droite.

À la tombée du jour, tristes nouvelles de la 9e Batterie.

La section Delattre engagée au sud de Dunkerque dans le secteur tenu par les rescapés des 60e et 68e DI a été prise à partie par des blindés légers, des motocyclistes et des forces d’infanterie en camions. Elle a détruit deux blindés, quelques camions et side-cars, mais a laissé sur le terrain ses pièces endommagées. Le sous-lieutenant Delattre a été tué alors qu’il venait de prendre le poste de pointeur dans une pièce où chef de pièce et pointeur étaient hors de combat ; l’autre chef de pièce est grièvement blessé, trois servants et deux conducteurs sont tués, plusieurs blessés. Un brigadier ramène les survivants au PC du groupe.

Ainsi, ce tout jeune officier, dont la face d’adolescent grave et décidée disait l’immense enthousiasme et la grandeur d’âme, a su montrer après deux mois passés au groupe quels ressorts d’énergie la France peut encore trouver dans ses jeunes générations.

La section du capitaine Dalsace engagée dans la région Rentier-Meule, ND des Neiges, ferme Vanhove a aussi à son actif quelques éléments motorisés, mais pas encore de pertes. Elle reste disponible pour la journée du 3.

La nuit du 2 au 3 est d’un calme impressionnant. Cela permet au sous-lieutenant Barbier de glaner encore bon nombre de coups dans les fossés des environs et, à l’aube du 3 juin, les pièces ont chacune près de 400 coups à tirer. Grâce à un effort supplémentaire de quelques gaillards résolus de l’échelon de combat, il sera possible de tenir jusque vers 15 heures.

La matinée s’annonce mal.

Si l’héroïque 137 contient à peu près l’ennemi au sud de Téteghem, sans d’ailleurs pouvoir progresser, le 143e RI, à sa droite, reflue en désordre. Les Allemands seraient à la ferme Vanhove et au pigeonnier (faubourg SE de Dunkerque). Nos chars se sacrifient, sans arriver à dissocier le dispositif ennemi.

Aux positions, le groupe est dès l’aube pris à partie par l’artillerie ennemie, de front et d’écharpe. Les Allemands ont des batteries et des observatoires dans les petits mouvements de terrain est de Ghyvelde et il devient à peu près impossible d’échapper aux vues.

L’aviation entre en action et, malgré la DCA légère et lourde, pilonne le terrain, principalement vers le canal de Furnes.

À 10 heures environ, l’officier de liaison et l’officier observateur signalent la progression ennemie dans la région ferme Vanhove : occasion inespérée de placer les obus à balles jamais employés jusqu’alors.

Le commandant du III/35 prend la chose en mains et, après un rapide réglage de correcteur pour les deux batteries, balaye avec ses 8 pièces sur le terrain en deçà duquel il ne reste pas d’infanterie française sur 2 km de profondeur. La fumée empêche une observation convenable ; mais durant près de 01h30, et sur chaque nouvelle vague ennemie, 600 obus à balles endiguent la furie allemande.

Vers midi, la contre-batterie adverse reprend et, sans être intenable, car cela ne se dit pas, la position du groupe est franchement inconfortable. Les 105 et les 150 balayent sans arrêt le terrain où ils savent que les batteries tiennent tête et où heureusement les observateurs ne peuvent situer exactement les pièces. Le carrousel aérien continue, mais seuls les avant-trains sont touchés sans qu’il n’y ait d’autres pertes que 50% des chevaux, car les conducteurs ont manié la pioche depuis la veille.

À 13 heures, alors que tout le personnel arrière achève la destruction systématique des voitures, du harnachement et des matériels divers, l’ordre est donné d’envoyer sur Malo-Casino tous les hommes non indispensables sur les positions.

À cet instant, une rafale de 150 tombe sur le PC du groupe et la 8e Batterie. Le lieutenant-colonel Joubert, commandant le 35e RAD est blessé à la tête par un éclat aux côtés du capitaine commandant. Le lieutenant Espana commandant la 8e Batterie à la cuisse droite traversée et perd son sang en abondance ; un servant est tué, un autre légèrement blessé. La sanitaire arrive aussitôt, puis repart, chargée vers le poste de secours de Malo.

Dans l’ensemble, les Allemands abusent de la fusée instantanée et, sur des positions où chacun a son trou, les dégâts restent minimes : des paquets de terre sur le casque, des cailloux dans la figure, mais peu d’éclats qui portent.

Vers 13h30, les munitions commencent à baisser ; le commandant du III/35 donne l’ordre de replier une par une les pièces au nord du canal de Furnes, les autres continuant à tirer. Seule passera la première pièce de la 7e Batterie, des barricades massives étant construites par le génie sur les 2 ponts qui mènent à Rosendaël et Malo. Bien que les lieutenants Hennocque (7e Batterie) et Espana (8e Batterie) aient jalousement remis en état des tracteurs à chenilles depuis 3 jours afin de « décrocher » plus aisément. Il faudra bientôt détruire les pièces sur place.

À 15 heures environ, le dernier tube, déclaveté et bourré, saute.

Un par un, en ordre, armés de leurs mousquetons, les pelotons de pièce ont pris la direction de Malo-les-Bains.

Vers 16 heures, après avoir parcouru l’ensemble de la position avec deux de ses sous-officiers – le maréchal des logis chef radio Longepe et le maréchal des logis Ruault – le capitaine commandant le III/35, sachant qu’il ne reste personne et rien d’utilisable, prend à son tour le chemin des Dunes et noie au passage sa voiture personnelle et les archives du groupe dans le canal de Furnes.

Le 3e Groupe du 35e RAD a fini de se battre, mais non d’exister.

Le 3 juin, vers 20 heures, le personnel du groupe est rassemblé à proximité du casino de Malo les Bains, les rescapés de la 9e Batterie ayant rejoint, en ordre, sous la conduite du capitaine Dalsace, après avoir fait sauter la dernière pièce de l’unité non détruite par l’ennemi.
Après les dures journées vécues, les effectifs sont presque intacts. Manquent seulement :

  • le lieutenant Hamon, évacué près d’Anvers dès le début des opérations,
  • le lieutenant Espana, grièvement blessé le matin,
  • le sous-lieutenant Delattre, tué la veille,
  • le lieutenant Guy, parti en direction d’Abbeville le 20 mai avec la plus grande partie de la colonne auto,
  • un adjudant blessé,
  • 2 chefs de pièce (1 tué, 1 blessé),
  • 15 hommes (8 tués, 7 blessés).

Si l’on pouvait s’embarquer, rallier le front Sud, et retrouver le matériel essentiel, il serait encore possible de faire du bon travail. L’embarquement est une certitude pour cette nuit et tous les espoirs sont permis.

Après 5 heures d’attente, de piétinements, d’allées et venues des détachements entre la plage et le port, il faut renoncer à ce projet et se résoudre à la captivité ou au massacre. Le 4 juin, entre 2 et 3 heures du matin, les troupes massées en direction des jetées de Dunkerque apprennent que les moyens d’embarquement font défaut et que le dernier transport vient de mettre le cap sur Douvres…

Captivité ? Massacre ? Il faut, dans la mesure de ce qui reste humainement possible, réduire le nombre de ceux qui en seront victimes.

Au lever du jour, ayant à leur tête l’admirable aumônier de la division, le chanoine Grill, qui vécut avec eux ces jours durs, et leur commandant de groupe, les 500 survivants du III/35, encadrés par leurs officiers aussi exténués qu’eux, quittent la jetée Est et se dirigent vers le port de la ville.

Au Bastion 32, ex PC de l’amiral Platon commandant le front de mer, et du général Barthelemy commandant le secteur fortifié, il n’y a plus personne. Qu’importe : il faudra se tirer seuls d’affaire.

Vers 6h30, sur les quais qui bordent le front du port, le commandant de groupe donne ses derniers ordres : « La ville est cernée, et les Allemands occupent les ruines de la périphérie », déjà leurs mortiers d’infanterie et leurs mitrailleuses arrosent les artères principales. Fort heureusement, une cinquantaine de chasseurs canadiens tiennent le ciel, mais cette protection n’est que provisoire.

Il faut faire vite et choisir entre les deux seules solutions qui offrent des possibilités de fuir sous deux réserves : ne pas rester groupés et avoir du cran.

Solution pour les plus audacieux : rechercher tout ce que le port renferme de barques, pour la plupart avariées, les réparer, prendre la mer et marcher cap à l’ouest en quittant la côte au plus vite. Solution pour ceux que la mer effraie : éviter soigneusement les routes et s’infiltrer par petits groupes encadrés et armés à travers les lignes allemandes, puis en se cachant le jour et en marchant la nuit, aller d’abord vers le sud-ouest, puis gagner la Somme.

La première solution, malgré ses risques certains, est celle qui offre en contrepartie le plus de chance de succès.

« Bon courage à tous et bonne chance, si possible ».

Le temps manque, l’énergie est à bout temporairement et les derniers mots s’arrêtent dans la gorge du chef qui, pour la dernière fois, vient de rassembler ses hommes.

Les barques du port ? Il n’y en a pas à flot. Toutes sont plus ou moins crevées d’éclats de bombes et d’obus ; certaines sont sur le pont des cargos coulés et fort difficiles à dégager, d’autres sont envasées.

Une embarcation à rames en piteux état emmène le capitaine Dalsace et 6 hommes. Prise en remorque un peu plus tard par un bateau à moteur, l’équipe atteindra les côtes anglaises à Ramsgate après 36 heures de navigation à l’estime.

Une autre embarcation, mi-voile mi-rames, emmènera une quinzaine de téléphonistes et servants vers 7h30. Son sort reste inconnu.
Partis dans une mauvaise chaloupe, les lieutenants Hennocque, Beziat et le Coz, qu’accompagne une dizaine d’hommes, ne donneront plus jamais signe de vie…

D’autres encore prendront peut-être le large sans avoir été vus et sans qu’on retrouve leur trace en Angleterre.

Enfin, à 8 heures, un petit bateau à moteur du pilotage intérieur du port, mis en route par le maréchal des logis Struillou après près d’une heure de travail sur le moteur et sur la coque sérieusement perforée, emmène à son bord le commandant de groupe, l’officier transmissions et 20 hommes, auxquels se joignent 2 officiers et 15 hommes des 1ère et 2e Divisions légères mécaniques. 39 passagers sur un « rafiot » qui en prendrait normalement 15.

Après 10 heures de navigation à l’estime rendue très dangereuse par la brume, puis par un violent clapotis, un dragueur de mines français, le « Lutteur » prend l’embarcation en remorque, embarque les passagers et les dépose à 18h30 à Douvres, à 5 miles à peine du point de rencontre.

Après 2 jours passés en Angleterre, où l’accueil cordial efface temporairement l’impression produite auparavant par les troupes anglaises, les rescapés sont embarqués pour la France et regroupés dans la région de Lisieux le 7 juin.

4 officiers, une quarantaine de sous-officiers et d’hommes qui gagneront par la suite Nîmes, c’est tout ce qui donne signe de vie. Encore le capitaine commandant le groupe, évacué sur Caen, puis sur Lorient, devra-t-il, pour ne pas être cerné à nouveau, quitter l’hôpital maritime de Lorient le 17 et, se dirigeant vers le sud par tous les moyens possibles, passer de justesse à Nantes le 19 et à Saintes le 21.

Par la suite, trois évadés viendront grossir la liste des rescapés.

Le lieutenant Clouet qui, par voie de terre, traverse à pied et en bicyclette toute la zone occupée pour retrouver la France libre dans la Vienne.

L’adjudant Guimard, évacué le 1er juin sur l’Angleterre après sa blessure puis envoyé en convalescence en Vendée, brûle la politesse aux Allemands et rentre en Haute-Vienne le 7 juillet.

Le lieutenant Espana évacué sur l’hôpital de Zuydcootte le 3, passa plus de 2 mois dans les hôpitaux du nord, puis s’évada de Lille le 11 août pour rentrer en France libre.

Il est certain que plusieurs durent passer aussi sans être connus.

Morts et vivants, prisonniers et rescapés, tous ont, dans la mesure de leurs moyens, rempli la mission que la France leur avait confiée, jusqu’à la limite du possible.

La partie est perdue et ils n’ont droit à rien. Ils ne demandent qu’une chose au pays qui a vu passer tant de fuyards :

« ETRE TRAITES EN VRAI COMBATTANTS »
SAINT JUNIEN (Haute-Vienne)
28 août 1940
ROUSSILHE

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